LETTRE OUVERTE A CONCORDE


Le sol tremble.
C'est indéniable, le sol tremble.
Il tremble même de plus en plus. Ca se rapproche.
Si ça continue à trembler, on va se barrer de devant la télé.
J'ai onze ans et demi, et le sol de Toulouse tremble.
Normalement, il devrait vibrer d'allégresse, le sol de Toulouse, mais là, c'est un séisme.

Il faut préciser qu'en ce jeudi 2 mars 1969, il n'y a pas classe, et j'ai traversé la Rue Fourcade
pour aller de chez moi, au 36, à chez Daniel, au 53, parce qu'on annonçait à la radio que peut-être,
le Concorde allait voler pour la première fois cet après-midi, et qu'on le verrait en direct à la télé.
Depuis vingt minutes, nous suivons le premier vol de ce qui est déjà un mythe, filmé ( en noir et blanc, bien sûr)
depuis l'un des deux avions d'accompagnement.
Train toujours sorti, très cabré, avec son drôle de nez pointu basculé vers le bas,
le fruit du travail de deux nations pendant dix ans fait maladroitement le tour du canton.
Nous les gosses, on est debout sur les fauteuils. Le Concorde vole ! Pour de vrai!

Et là, le sol tremble comme jamais : Le voilà !!!!

En un clin d'oeil, nous dévalons l'escalier, Daniel, son frère Thierry, mon frère François et moi,
sommes au milieu de la rue, courant dans tous les sens, sur le goudron cabossé de la rue Fourcade,
dans le modeste quartier Papus, 31100 Toulouse, en plein dans l'axe des pistes 33 ( qui depuis, sont devenues des 32).
Le bruit est indicible. On a oublié combien les avions de série étaient plus silencieux que les prototypes,
et les riverains qui, aujourd'hui, braillent contre le bruit des A 330, ont bien la mémoire courte.
On tend le bras par dessus les toits pour désigner une direction, car nul cri ne pourrait passer dans l'éther saturé.
Au dessus du toit du 49 de la rue Fourcade, le Concorde apparaît, flanqué de ses deux avions d'accompagnement
( un MS 760 Paris et un Vautour, si je me souviens bien).
Ca ne ressemble à aucun autre avion connu jusqu'ici, comme un vaisseau extra-terrestre.
J'ai le souvenir qu'à cause de l'éclairage, j'ai cru que le dessous du F-WTSS ( pour Transporteur SuperSonique)
était gris foncé, alors qu'il était blanc, comme le reste.
Les tuiles, les vitres dans les cadres de fenêtres, les planchers, tout vibre au passage de l'Apocalypse volante.
Puis le Concorde disparaît derrière la barre de HLM toute neuve, toujours flanqué de ses deux anges gardiens.
Le bruit commence à décroître, et nous filons dans l'escalier pour voir en noir et blanc le premier atterrissage ourlé d'un
nuage de gomme Kléber-Colombes.

Le silence est retombé sur la rue Fourcade. Le Concorde est passé.
Il est passé complètement dans nos vies, voici l'heure du dernier vol.
Dans la longue histoire humaine, nous venons de vivre le bref moment où l'homme a voyagé plus vite que le son.
Le Concorde ne fera plus de bruit sur la rue Fourcade, ni aux seuils de piste de Roissy ou de Kennedy.

Thierry s'est tué en avril 78 aux commandes d'un DR 250.
François , de son côté, vit loin des avions.
Moi, je mène une carrière aéronautique de peu d'ambition.
Aucun d'entre nous n'est jamais arrivé à monter dans cet extraordinaire avion.
Seul Daniel a eu la constance nécessaire pour avoir l'honneur, en ce printemps 2003, d'en être l'un des derniers copilotes.

La rue Fourcade a été regoudronnée il y a quelques années.

Tchao Pointu.

J.Darolles
Muret